Pourquoi la jamaïque?

Comment une petite île a changé la musique mondiale.

Sound system jamaïcain installé dans une rue
Des rues de Kingston aux studios : une culture musicale pensée pour être vécue autant qu’écoutée.

La Jamaïque, c’est un peu plus de 10 000 km². À l’échelle du monde, presque rien.

Et pourtant, cette île a vu naître le ska, le rocksteady, le reggae, le dub, puis le dancehall. Elle a aussi profondément influencé la culture DJ, le remix, le hip-hop et une bonne partie des musiques électroniques modernes.

À ce niveau-là, soit la Jamaïque triche, soit quelque chose de très particulier s’est passé là-bas.

Carte de la Jamaïque dans les Caraïbes et de ses influences musicales
La Jamaïque au cœur des Caraïbes, proche des États-Unis et au croisement de multiples influences.

Une oreille tournée vers l’Amérique

La musique jamaïcaine ne naît évidemment pas dans le vide. L’île porte un lourd héritage colonial britannique et africain, auquel viennent se mêler des traditions locales comme le mento.

Mais dans les années 1940 et 1950, un autre son arrive massivement : le rhythm & blues américain.

Les disques importés et les jukeboxes font circuler en Jamaïque des artistes comme Fats Domino ou Lloyd Price. La proximité des États-Unis permet aux sons américains de devenir une matière première pour toute une génération de passionnés jamaïcains.

Parmi eux : Clement “Coxsone” Dodd.

Avant de devenir l’un des producteurs les plus importants de l’histoire du reggae, Dodd travaille quelque temps dans des fermes aux États-Unis. Il y approfondit sa connaissance du rhythm & blues et revient avec des 45-tours américains difficiles à trouver en Jamaïque.

Ces disques vont devenir des armes. Oui, des armes. Musicales, heureusement.

Quand le disque descend dans la rue

À Kingston, dans les années 1950, tout le monde n’a pas une chaîne hi-fi dans son salon. Alors la musique vient au public.

On charge des amplificateurs, des platines et d’immenses enceintes dans des véhicules, on installe tout ça dehors ou dans une salle, et on fait danser le quartier.

Le sound system devient une discothèque mobile avant même que le concept moderne de club ne s’impose.

Coxsone Dodd développe Sir Coxsone Downbeat. Face à lui, Duke Reid et son Trojan Sound System.

Et très vite, ce n’est plus seulement une soirée : c’est une compétition.

Qui possède le meilleur son ? Qui a les morceaux les plus rares ? Qui fera danser le plus de monde ?

Les rivalités sont telles que certains propriétaires grattent les étiquettes de leurs disques pour empêcher les concurrents d’identifier un morceau particulièrement efficace et d’en acheter une copie.

Aujourd’hui, on protège une exclusivité avec un mot de passe. À Kingston, on attaquait directement l’étiquette du 45-tours.

Et cette obsession pour le morceau que personne d’autre ne possède va avoir une conséquence énorme : puisque les meilleurs disques américains deviennent difficiles à trouver, pourquoi ne pas fabriquer ses propres morceaux ?

La Jamaïque commence alors à produire un son qui ne ressemble bientôt plus vraiment à celui des États-Unis.

Une petite île qui recycle tout

Au début des années 1960 apparaît le ska : rapide, cuivré, très dansant.

Puis le tempo ralentit. Le rocksteady prend le relais vers 1966.

Quelques années plus tard arrive ce qu’on appellera réellement le reggae.

Et à peine le reggae installé, les Jamaïcains commencent déjà à le démonter.

Les producteurs réutilisent les mêmes accompagnements, retirent parfois les voix, conservent la batterie et la basse, fabriquent des versions instrumentales et permettent aux deejays de parler ou chanter par-dessus.

La chanson n’est plus considérée comme un objet figé. Elle devient une matière qu’on peut découper, recycler, transformer.

À la fin des années 1960, les versions instrumentales prennent de l’importance dans les sound systems.

Puis, au début des années 1970, un électronicien et ingénieur du son nommé Osbourne Ruddock, plus connu sous le nom de King Tubby, pousse le principe beaucoup plus loin.

Il utilise la console de mixage comme un instrument : il retire soudainement une voix, fait disparaître une guitare, laisse batterie et basse presque seules, envoie une caisse claire dans un écho interminable, puis ramène certains éléments.

Le dub se construit ainsi progressivement, au croisement de plusieurs expériences jamaïcaines. Tubby n’en est pas l’unique inventeur, mais il devient celui qui donne au mixage une dimension créative totalement nouvelle.

Et sans vraiment le savoir, Kingston vient de poser une idée fondamentale de la musique moderne : un morceau enregistré peut devenir la matière première d’un autre morceau.

Kingston → Bronx

Clive Campbell naît à Kingston en 1955 avant de partir vivre à New York avec sa famille.

Dans le Bronx, il devient DJ Kool Herc.

Il apporte avec lui quelque chose de l’esprit des sound systems jamaïcains : de grosses enceintes, un DJ au centre de la fête, la musique pensée pour faire réagir directement le public.

Le 11 août 1973, sa sœur Cindy Campbell organise avec lui une fête au 1520 Sedgwick Avenue, dans le Bronx.

Herc joue du funk et de la soul sur un puissant système inspiré de ceux de Kingston et développe sa manière de prolonger les passages rythmiques, les fameux breaks.

Cette soirée est aujourd’hui régulièrement considérée comme la date symbolique de naissance du hip-hop.

Le hip-hop n’est évidemment pas simplement du reggae américain. Il possède ses propres racines afro-américaines, son histoire et ses traditions.

Mais il existe bien un fil entre Kingston et le Bronx. Et ce fil ne va plus s’arrêter.

11 AOÛT 1973
Une soirée organisée par Cindy Campbell dans un immeuble du Bronx. Son frère DJ Kool Herc aux platines. Un sound system inspiré de Kingston et des breaks prolongés pour maintenir les danseurs en mouvement. Cinquante ans plus tard, cette soirée est devenue l’un des grands points de repère de l’histoire du hip-hop.

Une petite île avec une très longue ombre

Le dub influencera ensuite les techniques de remix, la culture club, le post-punk, la jungle, la bass music, le dubstep et bien d’autres courants électroniques.

Le principe du riddim sera réutilisé encore et encore. La culture sound system continuera de voyager entre la Jamaïque, le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Europe et le reste du monde.

Et c’est peut-être là que se trouve une partie de la réponse à notre question.

Pourquoi la Jamaïque ?

Pas parce qu’elle possédait les studios les plus chers ou l’industrie musicale la plus puissante. Au contraire.

Une partie de cette histoire vient de musiciens, producteurs, ingénieurs et selectors qui ont appris à faire énormément avec peu, à détourner les machines, recycler les morceaux et transformer la compétition en invention.

La Jamaïque n’a pas seulement créé des styles musicaux. Elle a changé la manière de fabriquer, jouer et transformer la musique.

À écouter

The Skatalites pour le ska, une production Studio One des années 1960, puis King Tubby pour entendre le moment où le studio commence littéralement à jouer avec la musique.

Sources

  • Library of Congress — musique jamaïcaine et influences américaines.
  • Jamaica Observer — Clement “Coxsone” Dodd.
  • Smithsonian Magazine — DJ Kool Herc et 1520 Sedgwick Avenue.
  • Red Bull Music Academy Daily — histoire et techniques du dub.
  • Bass Culture — Lloyd Bradley.
  • Solid Foundation — David Katz.

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